Mois: septembre 2014

LUMIÈRE EN BOUTEILLE : ÇA BRILLE CHEZ LES POBRES !

Alfredo Moser, inventeur de l'ampoule Moser

Alfredo Moser, inventeur de l’ampoule Moser

En France, la lumière c’est : le soleil (quand Joël Collado de Météo France se lève du bon pied) ou un bouton on/off. Ailleurs, c’est parfois beaucoup plus aléatoire. Tenez, vous êtes réparateur de mobylettes, vélos et machines en tout genre et vous habitez dans un bidonville à Manille, classé 3 épis au Guide de l’Habitat du Pauvre. Pas de réseau électrique. Donc dans votre charmante cabane en tôle ondulée et en carton, mi-atelier mi-maison, même en plein jour, il y fait noir de suie : impossible de retrouver votre chargeur d’iPhone en moins de 27 minutes dans votre 12m2. Vous pouvez allumer une bougie, mais la semaine dernière, c’est une bougie qui a fait flamber tout un coin de cabanons et 5 personnes sont mortes, donc vous y allez mollo sur l’ambiance romantique. La lampe à kérosène ? Votre petit dernier est devenu asthmatique à cause des vapeurs toxiques. Vous ne pouvez pas travailler quand il pleut 3 mois par an et tout se passe dehors, dans le bruit, la boue ou le soleil brûlant. Et puis le bidonville voisin, équipé d’un réseau électrique à la mord-moi le nœud, a subi un incendie super flippant l’année dernière pour cause de manque de maintenance et d’une installation brouillonne. Sans parler de l’explosion que l’incendie a provoquée dans l’épicerie de fortune qui stockait les petites bouteilles de kérosène ménager. 17 morts et 110 blessés.

Alors quoi ? Que fait Areva ? Pourquoi ces pauvres ne se cotisent pas pour bâtir une belle centrale nucléaire comme chez nous ?

Un tel rêve qu'on se demande pourquoi ne pas en faire des posters ou des serviettes de plage ? La chance, en France, 19 sites nucléaires.

Un tel rêve qu’on se demande pourquoi ne pas en faire des posters ou des serviettes de plage ? La chance, 19 sites nucléaires actifs en France !

Heureusement pour vous et pour Terrifique, blog sentimental, un jour d’il y a environ cinq décennies naquit Alfredo Moser au Brésil dans la petite ville d’Uberaba, plantée dans les terres du sud. Taiseux, habile de ses mains et de ses neurones, Alfredo Moser travaille comme mécano dans un garage. Un matin de 2002, préoccupés par les coupures électriques incessantes dans leur région, Alfredo et son patron dissertent sur les moyens d’y pallier tout en bricolant un vieux tracteur. Evoquant des souvenirs flous de réactions chimiques datant du lycée technique, le patron d’Alfredo ne se doute pas que ses mots vont chatouiller le génome d’inventeur de son meilleur ouvrier. Les sourcils froncés et parlant tout seul, Alfredo Moser rassemble tout un fatras dans un coin attenant de l’atelier puis s’entête à remplir des bouteilles vides, percer des trous dans la toiture en marmonnant. Ni le patron ni madame Moser ne s’inquiètent car, oui, Alfredo aime se mesurer à des objets improbables pour leur soutirer des usages inédits. Un peu de patience et Alfredo reviendra parmi nous n’est-ce pas ?

1 litre de lumière.

1 litre de lumière ?

2 jours plus tard, peu loquace mais l’œil taquin, il invite sa femme et son patron à entrer dans l’appentis sans fenêtre, équipé habituellement d’une ampoule poussiéreuse et jaunâtre. Les témoins tombent du pommier : la remise est baignée d’une magnifique lumière et d’étranges ampoules trônent au plafond. Mais Alfredo, parle ! Qu’as-tu fait, sacrebleu ? Alfredo, tout en remuant le pied dans le sable avoue qu’il a trouvé un truc. Un truc pas mal, simple et quasi gratuit. Et peut-être que les plus pauvres de leur communauté y trouveront un remède pour éclairer leurs maisons. Fala, parle, Alfredo ! Ou que la canne à sucre s’abatte sur toi !

Alfredo s’anime soudain, saisit une bouteille en plastique vide de 2 litres, la remplit d’eau claire et ajoute 2 capsules de javel. Il monte à l’échelle et s’approche d’un trou déjà percé dans la tôle du plafond. Il insère la bouteille, la fixe avec de la résine polyuréthane et là, bingo ! Une douce et forte lumière se diffuse de la bouteille. L’ampoule solaire est née. Zéro émission de carbone, sans abonnement tarif bleu EDF, matériaux de récupération pour un effet équivalent à une ampoule de 40 à 60 watts.

L'ampoule solaire éclaire enfin une maison de Manille.

L’ampoule solaire éclaire enfin une maison de Manille.

Incrível ! Certes, elle ne fonctionne que la journée, mais imaginez un peu : votre atelier à Manille va être illuminé ! Vos outils seront bien rangés et désormais à l’abri de la pluie ou du soleil torride, vous allez pouvoir vraiment bien bosser. Et pendant que vous ausculterez de vieux vélos, vos mouflets seront sagement attablés à faire leurs devoirs à la lumière plutôt que de vadrouiller dehors. Les tâches quotidiennes deviennent réalisables car tout s’éclaire. Votre vie va changer, quoi !

Alfredo baptise sa découverte « one liter of light », le litre de lumière, mais les habitants préfèrent lui rendre hommage en la nommant la lumière Moser, Moser light, ce qui met le rose aux joues d’Alfredo.

Illac Diaz, fondateur du projet MyShelter Pundation pour l'open access de l'ampoule Moser.

Illac Diaz, fondateur du projet MyShelter Fundation pour l’open access de l’ampoule Moser.

La nouvelle se répand jusqu’au bout du monde : à Manille aux Philippines, Illac Diaz est tout sonné d’apprendre l’existence de ce procédé. Il se rend au Brésil pour rencontrer Alfredo. Autour d’une bière fraîche, une association naît : MyShelter Foundation, pour la promotion gratuite de cette technique. De petites manufactures s’ouvrent aux Philippines et offrent d’installer ces ampoules solaires à un prix dérisoire dans les quartiers les plus pauvres. 15 000 foyers sont équipés en quelques mois et des dizaines d’emplois sont crées. Deux ans plus tard, 300 000 maisons s’illuminent grâce à l’ampoule Moser.

Programme d'installation des ampoules Moser dans un bidonville de Manille.

Programme d’installation des ampoules Moser dans un bidonville de Manille : un atelier de fabrication de fortune !

En 2006, MyShelter Foundation développe des stages de formations dans plusieurs pays (Inde, Colombie, Népal, Mexique, Pakistan…) afin de rendre les habitants autonomes dans le développement du système. L’objectif ? 1 million de foyers équipés en 2015. Même les pays occidentaux (Etats-Unis, Espagne, Royaume-Unis) étudient les possibilités de l’ampoule solaire et planchent sur des projets « très concrets » pour l’avenir (ça fait quand même 5 ans qu’ils planchent, à croire que leur planche occidentale est du genre savonnée). Parce que c’est efficace et aussi, c’est… beau !

Plafond bof + litres de lumière = très joli

Plafond bof + litres de lumière = très joli

Pas un iota de changement dans la vie d’Alfredo Moser : il habite toujours dans la même maison à Uberaba avec sa femme et travaille toujours comme mécano. Alfredo s’autorise à dévoiler sa fierté dans un sourire, c’est là tout le gain personnel de sa découverte, « précieux » avoue-t-il.

Sanjit "Bunker" Roy, fondateur de l'Université des Va-Nu-Pieds (Rajasthan, Inde)

Sanjit « Bunker » Roy, fondateur de l’Université des Va-Nu-Pieds (Rajasthan, Inde)

Pendant ce temps-là en Inde, Sanjit « Bunker » Roy s’acharne. Après ses études à l’université de Delhi aux débuts des années soixante, Sanjit Roy se découvre la fibre sociale et pédagogue au contact de l’enseignement de Gandhi. A contretemps de la raison et des normes sociales en vigueur, il s’attèle à monter en 1972 l’Université des Va-Nu-Pieds, the Barefoot College, pour rendre accessible aux plus démunis l’apprentissage sous toutes ses formes (médecine, ingénierie, lecture et écriture, couture…) sur le principe « learning while doing » (on apprend en faisant). L’objectif évident est l’autosuffisance et l’autonomie des communautés pauvres qui ne peuvent pas compter sur les pouvoirs publiques. A Tilonia au Rajasthan, Sanjit « Bunker » Roy cuisine un véritable mille-feuille éducatif unique au monde : une couche de cours du soir pour les femmes, une couche d’école pour les filles, une couche de stages longues durée pour entrepreneurs et artisans ruraux en herbe. La plupart des étudiants de tous âges s’avèrent être… des femmes ou des filles, que Sanjit Roy considère comme « les chevilles de la communauté et plus enclines que les hommes, une fois retournées dans leur campagnes, à partager et diffuser leur savoir nouvellement acquis avec leurs concitoyens ».

Pour faire vite, vous êtes illettré mais motivé ? Hop, une petite formation riquiqui et vous devenez… dentiste, tisseur, architecte, technicien hydraulique, menuisier, enseignant… Concrètement, vous apprenez à monter un système d’irrigation pour vos champs, à lire ou à écrire pour enseigner aux enfants, vous vous familiarisez avec les gestes médicaux de base afin d’ouvrir un dispensaire dans votre village etc. La contrepartie : en dehors des heures de cours, vous participez à améliorer et agrandir le Campus de l’Université, qui fonctionne à 100% à l’énergie solaire et dont les bâtiments, les manuels scolaires et les équipements ont tous été fabriqués par les apprentis.

Université des Va-Nu-Pieds et son manuel d'ingénierie solaire, 100% photos et zéro texte ! Unique au monde.

Manuel d’ingénierie solaire pour Va-Nu-Pieds, 100% photos et zéro texte ! Unique au monde.

Campus solaire, Université des Va-Nu-Pieds : des femmes apprenties-ingénieurs en panneaux solaires !

Campus solaire, Université des Va-Nu-Pieds : des femmes apprenties-ingénieurs en panneaux solaires !

Avec 3 millions d’étudiants de 37 nationalités depuis sa création, l’Université des Va-Nu-Pieds demeure joyeusement ambitieuse et emploie ses deniers (2,5 millions de $ par an) dans des projets pour lesquels pas un investisseur occidental ne parierait ses miles Air France. Il faut dire qu’avec son nom de boxer (alors qu’il a été champion de squash), Sanjit « Bunker » Roy incarne le franc tireur des entrepreneurs sociaux, sans peur et à la modestie pétaradante. Son dernier coup ? Utiliser la lumière du soleil, une denrée inépuisable, gratuite et disponible, via un programme spécial va-nu-pieds pour apprendre à fabriquer des panneaux solaires lors d’une formation de 6 mois, réservée aux femmes. Pendant que l’Europe et la Chine s’écharpent à coups de tarifs douaniers et de haute-diplomatie pour protéger leur industrie du panneau solaire, Sanjit Roy se marre : des centaines de femmes dans les régions les moins riches du monde savent désormais concevoir toutes seules des panneaux solaires pour alimenter en électricité les coins les plus reculés et les moins servis par la technologie, à savoir… leur bled. Cette énergie solaire, non polluante, durable et gratuite, leur permet notamment l’utilisation de téléphones portables et alimente aussi le four collectif, la pompe à eau, des machines agricoles, appareils médicaux, ordinateurs selon les ressources des communautés. Et il faut voir le Campus Solaire ! Des camerounaises, mexicaines, indiennes et autres studieusement absorbées devant leur établis, entourées de circuits électriques et de petits câbles qu’elles apprennent à souder et à agencer. Elles n’en reviennent pas elles-mêmes ! Dès leur arrivée, elles apprivoisent la langue des signes pour communiquer entre elles et se filer des tuyaux ; une fois la formation terminée, elles repartent avec un manuel technique entièrement réalisé avec des photos, sans texte.

Femmes construisant un panneau solaire (Inde).

Femmes construisant un panneau solaire (Inde).

Loin des effets d’annonce, ce programme éclaire désormais 1 000 villages (35 000 maisons) en panneaux solaires faits-main et représente une économie d’argent et de pollution de 4,6 millions de litres de kérosène (chiffres 2010, Schwab Foundation for Social Entrepreneurship). Bardé de prix et de titres ronflants, Sanjit « Bunker » Roy regarde surtout avec dévotion la dédicace du Dalaï Lama dans son bureau, suite à sa visite sur le Campus. Et le Guardian l’a nommé récemment « un des 50 écolos qui peuvent sauver la planète ».

Panneau solaire construit et installé dans un village par les habitantes, alimentant le four collectif.

Panneau solaire construit et installé dans un village d’Afrique par les habitantes, alimentant le four collectif.

Les Thomas Edison du XXIème siècle sont d’une autre trempe, n’est-ce pas ! Si vous avez une vieille maison à éclairer, un appartement sous les toits, un bateau ou une tente de camping, n’oubliez pas la Moser Light. Pour apprendre, c’est ici.

Sinon, pour l’équivalent occidental de l’Université des Va-Nu-Pieds… hum… voyons… Pôle Emploi ?

Sources :

Le projet MyShelter Foundation et entretien en 2013 avec Illac Diaz : http://aliteroflight.org/

http://www.the9billion.com/2013/08/25/liter-of-light-aiming-to-bring-light-to-a-million-homes-in-need/

L’Université des Va-Nu-Pieds : http://www.barefootcollege.org/

http://www.theguardian.com/global-development/2011/jun/24/india-barefoot-college-solar-power-training

ARUNACHALAM MURUGANANTHAM ? ROI DU TAMPON LOW COST !

Arunachalam Muruganantham ? King of the tampon !

Ce n’est ni le nom d’une araignée tropicale ni celui d’un poisson des abysses. Ce nom est celui d’un inventeur qui a coupé le sifflet à sa famille et ses voisins, qui a collé le blues aux industriels et aux hommes politiques et mit une droite au fatalisme et à la superstition. C’est le nom compliqué d’un homme dont l’invention simple a crée des milliers d’emplois et éradiqué de nombreuses maladies, au prix de situations rocambolesques voire embarrassantes qu’il raconte allègrement avec un humour de Monthy Python.

Mais qu’a-t-il inventé me demandez-vous ? La cigarette écologique ? La multiplication spontanée du hamburger ? Une appli de drague pour citadins qui marche vraiment ? Mais qui est ce monsieur, sérieusement ?

Arunachalam Muruganantham porte un titre unique dans l’histoire des hommes : il est le roi du tampon et son sceptre est… la serviette hygiénique low-cost. Découvrir son parcours donnera, même aux plus coriaces je le sais, des frissons derrière les cuisses.

Un jour de 1998, peu après son mariage avec Shanthi à Coimbatore en Inde, Arunachalam la surprend des chiffons répugnants à la main, qu’elle tente de dissimuler sous ses jupes. Intrigué, Arunachalam lui demande ce qu’elle fabrique et la réponse gênée de sa femme le glace : ces chiffons lui servent à absorber tant bien que mal le sang pendant ses règles. Arunachalam lui demande alors pourquoi elle n’achète pas des serviettes hygiéniques, car ces chiffons sont si sales et abîmés qu’il ne les utiliserait « même pas pour nettoyer son scooter ». La réponse le glace encore plus : « si j’achète des serviettes hygiéniques, il n’y aura plus d’argent pour acheter du lait. »

Exemples de serviettes hygiéniques low cost : les ateliers sont libres de les emballer à leur façon et trouve leur nom de marque.

Exemples de serviettes hygiéniques low cost : les ateliers sont libres de les emballer à leur façon et trouve leur nom de marque.

De fait, leur ménage est pauvre. Les serviettes hygiéniques industrielles, délivrées par les Procter & Gamble et autres multinationales américaines, coûtent si cher que seules 12% des femmes en Inde ont les moyens de les utiliser (chiffre du gouvernement indien, d’après une étude AC Nielsen en 2011). Les autres ? Et bien chaque mois, elles se débrouillent avec les moyens du bord  qui donnent la nausée : boue, vieux journaux, feuilles sèches, cendres, chiffons jamais désinfectés… C’est pour cette raison que 70% des femmes indiennes connaissent des problèmes de santé plus ou moins graves (chiffres étude AC Nielsen) : infections vaginales et dermatologiques à répétition, qui génèrent souvent des complications, notamment lors des grossesses, voire l’infertilité. Pour chaque cycle de règles, donc chaque mois, il faudrait qu’une femme dépense 150 roupies en serviettes hygiéniques alors que le revenu moyen des « pauvres » est de 35 roupies par jour ! (360 millions de personnes vivent en-dessous du seuil de pauvreté selon les chiffres d’un rapport commandé par le précédent gouvernement à la Reserve Bank of India, soit 1/3 de la population, ce qui fait de l’Inde le pays qui a le plus de pauvres au mètre carré). C’est comme si, en France, il nous fallait dépenser 160€ pour des tampons chaque mois : à ce stade, nombre de femmes françaises au Smic n’auraient d’autre choix que les indiennes. L’équation est simple : nourrir sa famille ou assurer sa propre hygiène et sa santé.

Arunachalam est consterné. Il interroge les femmes de son entourage qui lui affirment user des mêmes techniques miséreuses puis se rend dans les épiceries constater le prix des serviettes. Et là, Arunachalam bascule : il décide de trouver un moyen de rendre accessible ces fichus outils à toutes les femmes. C’est là que ça se corse et que l’homme resplendit de folie.

Pendant 2 ans ½, il lui faut démystifier la serviette périodique : mazette, en quoi est-elle fabriquée ? Il tâte, cherche, découpe, assemble du coton de diverses manières et sollicite sa femme et ses sœurs pour les tester. Celles-ci refusent à grands cris, « ça ne se fait pas de parler de ça ! ». Il s’adresse alors à un groupe d’étudiantes en médecine, mais les tests ne sont pas probants car certaines jeunes femmes trichent par embarras : Aru, tu rêves, les règles, c’est la honte et les femmes sont impures pendant leur règles ! Tu exagères, mon petit bonhomme. De fait, les femmes pensent même qu’il utilise les serviettes usagées pour faire… de la magie ! Il n’y a qu’Aru pour trouver le sujet normal et digne d’études. Au bout de 18 mois, sa femme le quitte, inquiète de la santé mentale de son mari et imaginant que son projet lui sert de moyen pour faire des… rencontres . Ses amis le trouvent changé et commencent à l’éviter. Absorbé dans ses recherches, il réalise que ses tests ne pourront pas se faire avec l’aide de ses concitoyens, rebutés par les menstrues. Aru s’en tamponne et décide de tester ses prototypes lui-même grâce à un mécanisme digne d’un psychopathe : un vieux ballon transformé en poche remplie de sang de chèvre, fourni par un vieux copain devenu boucher, munie d’un tube qui va dans son slip et, quand elle est pressée, délivre le sang associé à un anticoagulant afin qu’il reste liquide plusieurs jours. Il vaque à ses occupations quotidiennes, tunné avec son pochon, son slip de femme (véridique !) et sa serviette hygiénique. Chaque jour, il récupère les serviettes usagées pour les étudier et les stocke dans une pièce chez lui. C’en est trop pour sa mère, qui le plaque à son tour. Les voisins du village le regardent d’un œil torve et l’accablent : considéré comme pervers ou pris par de mauvais esprits, il est obligé de quitter le village pour éviter le lynchage.

Buté et culotté, Arunachalam s’accroche mais la serviette hygiénique garde encore ses secrets. Son seul recours : soutirer quelques informations aux industriels, mais son anglais est mauvais. Contre une aide-ménagère ponctuelle, il s’adresse à un universitaire, bilingue, qui contacte pour lui ces grandes multinationales sous un faux prétexte (il se fait passer pour un producteur de coton qui veut changer de secteur et donner dans l’hygiène). Aru récupère enfin un échantillon de la matière première de son graal : c’est de la cellulose, dérivé du bois, et non pas du coton ! Avec cette nouvelle matière première dont il trouve un fournisseur local, sa serviette est prête, impeccable, absorbante et confortable, mais il faut maintenant la produire or une machine industrielle coûte plus de 400 000€. Damned.

Aru forme une coopérative de femmes, Inde.

Aru forme une coopérative de femmes, Inde.

Sans peur, ni du labeur ni de la féminité, et tout à son obsession, il travaille à construire sa propre machine. Travailleur manuel averti depuis l’âge de 14 ans, soudeur et débrouillard, il livre au bout de 4 ans ½ de rude mécanique la machine miracle : elle coûte 1000€, se livre en kit et il ne faut qu’une heure pour apprendre à la faire fonctionner. Quel talent ! Elle produit 2 serviettes par minute en 4 étapes : la cellulose est réduite en fins copeaux, puis compressée en tranches rectangulaires et enveloppée dans une fine toile de non-tissé, le tout est ensuite désinfectée par ultra-violet, sans produits chimiques (contrairement à celles produites par les industriels occidentaux, qui contiennent entre autres, sachez-le mesdames, de la dioxine, des pesticides et hydrocarbures). Chaque serviette coûte désormais 2 roupies au lieu de 10, ce qui en fait un produit accessible à la plupart des femmes.

Arunachalam Muruganantham peut crier victoire et espérer la fortune, mais non. 7 ans de labeur pour se priver d’une villa avec piscine, d’un private jet et d’une carte Amex ? Insensé. Le gaillard, fils de travailleurs pauvres, abandonne ses études à 14 ans en dépit de ses capacités. Suite à la mort accidentelle de son père, sa mère, ouvrière agricole et désormais veuve, gagne 1$ par jour pour subvenir aux besoins de ses 4 enfants, soit le prix d’un stylo bic ou le coût énergétique de 10 recherches sur Google. Pas de quoi nourrir les 4 oisillons, donc Aru doit travailler. Il développe un service de livraison de repas de midi dans des usines mais se fait piquer l’idée par un gros bras qui l’intimide et le pousse à arrêter. Il devient soudeur, vendeur de patates douces, réparateur de machines. Sa vie est marquée par l’idée que lorsque les pauvres ont accès aux bons outils pour travailler, ils peuvent vivre décemment de leur travail, par eux-mêmes. Son père était tisseur sur métier à tisser manuel malgré l’arrivée des machines mécaniques plus puissantes : cela suffisait pour mettre la nourriture sur la table et envoyer les enfants au collège.

atelier de fabrication, Inde.

Atelier de fabrication, Inde.

Le moteur de son invention est le projet social : alimenter la communauté pour la rendre auto-suffisante et l’aider à s’améliorer elle-même. Plutôt que de déposer un brevet et de vendre son idée aux sociétés marchandes contre royautés appétissantes, Arunachalam propose son projet aux communautés de femmes, les « ladies self help groups ». Le principe est simple : un groupe de villageoises souscrit un micro-crédit, achète la machine et la matière première, installe un atelier et embauche 4 ouvrières par machine, qui vivront de la vente des serviettes hygiéniques rendues accessibles à 3000 femmes de la communauté, ce qui permet de résorber une partie de leurs problèmes de santé. Des outils transparents (business plan, études de coûts etc) sont mis à disposition sur le site du projet pour faciliter la démarche des entrepreneuses : coûts d’installation, de production, capacités de fabrication, recrutement, prix de vente, marges dégagées. Les premiers pas s’avèrent difficiles et les nouvelles coopératives se heurtent aux superstitions et aux tabous religieux liés aux menstrues : beaucoup de femmes ne comprennent pas le lien entre protections féminines et santé. Il s’affilie alors avec des ONG pour développer un programme pédagogique, actif et patient, pour compléter le projet.

Jeunes filles dans une école équipée par la machine d'Aru - Ouganda.

Jeunes filles dans une école équipée par la machine d’Aru – Ouganda.

Peu à peu, les faits encouragent les initiatives locales : de petites fabriques essaiment dans le nord de l’Inde, des femmes sont conquises, des emplois sont crées, des programmes de santé pris en main par des villageoises désormais formées. Le bouche-à-oreille fait fureur et à ce jour, plus de 1300 villages indiens sont équipés le projet s’étend à plusieurs pays dont le Nigeria, l’Ouganda, le Bangladesh, le Népal, le Kenya…

AM lors de sa conférence (hilarante) TED en 2012.

À désormais 52 ans, Arunachalam Muruganantham respire : il a reconquis femme, mère et amis. Shanthi, sa compagne, s’engage maintenant dans la diffusion de la bonne parole, pour sensibiliser les jeunes filles, équiper les écoles et « rendre la fierté de la puberté aux femmes ». Aru est intervenu lors d’une conférence TED  puis a reçu le Prix national de l’innovation et fait partie des 100 personnalités incontournables du classement du Time 2014 aux côtés de Beyoncé. Serviettes sous le bras, il défend son projet « small is beautiful » et l’auto-suffisance des communautés pauvres dans le monde avec force blagues et anecdotes pas toujours flatteuses. Son influence a touché les plus hautes sphères de l’état et le gouvernement indien a lancé cette année une campagne nationale pour faciliter l’accès aux serviettes périodiques. Son nouveau combat ? Il le livre à Terrifique : « L’eau potable. Bientôt, les humains vont se battre pour l’eau potable et je veux contribuer à trouver des solutions pour préserver une terre saine pour l’agriculture et l’accès à l’eau pour tous ». Aruuu ! Heu… hourraaa !

En attendant, chères compatriotes, protégez-vous sainement car Aru n’a pas encore débarqué dans notre beau pays : les serviettes et tampons sans cochonneries, c’est ici, disponibles dans tous les magasins bio de France. Il y a 33800 jours de règles dans la vie d’une femme.  Évitons que pesticides et produits toxiques perturbent cet endroit sensible du corps : le vagin, ça se respecte, isn’t it ?

Sources :

Entretien avec Aru. Jayaashree Industries, la société de Mr Muruganantham : http://newinventions.in/index.aspx

Un article du Guardian qui date de 2012, c’est là que j’ai découvert le monsieur :

http://www.theguardian.com/lifeandstyle/2012/jan/22/sanitary-towels-india-cheap-manufacture

Sa conférence TED, à regarder si vous avez 9 minutes devant vous, car impayable !

https://www.ted.com/talks/arunachalam_muruganantham_how_i_started_a_sanitary_napkin_revolution

Indian Times :

http://articles.economictimes.indiatimes.com/2012-01-18/news/30639078_1_sanitary-napkins-rags-menstruating-women