LUMIÈRE EN BOUTEILLE : ÇA BRILLE CHEZ LES POBRES !

Alfredo Moser, inventeur de l'ampoule Moser

Alfredo Moser, inventeur de l’ampoule Moser

En France, la lumière c’est : le soleil (quand Joël Collado de Météo France se lève du bon pied) ou un bouton on/off. Ailleurs, c’est parfois beaucoup plus aléatoire. Tenez, vous êtes réparateur de mobylettes, vélos et machines en tout genre et vous habitez dans un bidonville à Manille, classé 3 épis au Guide de l’Habitat du Pauvre. Pas de réseau électrique. Donc dans votre charmante cabane en tôle ondulée et en carton, mi-atelier mi-maison, même en plein jour, il y fait noir de suie : impossible de retrouver votre chargeur d’iPhone en moins de 27 minutes dans votre 12m2. Vous pouvez allumer une bougie, mais la semaine dernière, c’est une bougie qui a fait flamber tout un coin de cabanons et 5 personnes sont mortes, donc vous y allez mollo sur l’ambiance romantique. La lampe à kérosène ? Votre petit dernier est devenu asthmatique à cause des vapeurs toxiques. Vous ne pouvez pas travailler quand il pleut 3 mois par an et tout se passe dehors, dans le bruit, la boue ou le soleil brûlant. Et puis le bidonville voisin, équipé d’un réseau électrique à la mord-moi le nœud, a subi un incendie super flippant l’année dernière pour cause de manque de maintenance et d’une installation brouillonne. Sans parler de l’explosion que l’incendie a provoquée dans l’épicerie de fortune qui stockait les petites bouteilles de kérosène ménager. 17 morts et 110 blessés.

Alors quoi ? Que fait Areva ? Pourquoi ces pauvres ne se cotisent pas pour bâtir une belle centrale nucléaire comme chez nous ?

Un tel rêve qu'on se demande pourquoi ne pas en faire des posters ou des serviettes de plage ? La chance, en France, 19 sites nucléaires.

Un tel rêve qu’on se demande pourquoi ne pas en faire des posters ou des serviettes de plage ? La chance, 19 sites nucléaires actifs en France !

Heureusement pour vous et pour Terrifique, blog sentimental, un jour d’il y a environ cinq décennies naquit Alfredo Moser au Brésil dans la petite ville d’Uberaba, plantée dans les terres du sud. Taiseux, habile de ses mains et de ses neurones, Alfredo Moser travaille comme mécano dans un garage. Un matin de 2002, préoccupés par les coupures électriques incessantes dans leur région, Alfredo et son patron dissertent sur les moyens d’y pallier tout en bricolant un vieux tracteur. Evoquant des souvenirs flous de réactions chimiques datant du lycée technique, le patron d’Alfredo ne se doute pas que ses mots vont chatouiller le génome d’inventeur de son meilleur ouvrier. Les sourcils froncés et parlant tout seul, Alfredo Moser rassemble tout un fatras dans un coin attenant de l’atelier puis s’entête à remplir des bouteilles vides, percer des trous dans la toiture en marmonnant. Ni le patron ni madame Moser ne s’inquiètent car, oui, Alfredo aime se mesurer à des objets improbables pour leur soutirer des usages inédits. Un peu de patience et Alfredo reviendra parmi nous n’est-ce pas ?

1 litre de lumière.

1 litre de lumière ?

2 jours plus tard, peu loquace mais l’œil taquin, il invite sa femme et son patron à entrer dans l’appentis sans fenêtre, équipé habituellement d’une ampoule poussiéreuse et jaunâtre. Les témoins tombent du pommier : la remise est baignée d’une magnifique lumière et d’étranges ampoules trônent au plafond. Mais Alfredo, parle ! Qu’as-tu fait, sacrebleu ? Alfredo, tout en remuant le pied dans le sable avoue qu’il a trouvé un truc. Un truc pas mal, simple et quasi gratuit. Et peut-être que les plus pauvres de leur communauté y trouveront un remède pour éclairer leurs maisons. Fala, parle, Alfredo ! Ou que la canne à sucre s’abatte sur toi !

Alfredo s’anime soudain, saisit une bouteille en plastique vide de 2 litres, la remplit d’eau claire et ajoute 2 capsules de javel. Il monte à l’échelle et s’approche d’un trou déjà percé dans la tôle du plafond. Il insère la bouteille, la fixe avec de la résine polyuréthane et là, bingo ! Une douce et forte lumière se diffuse de la bouteille. L’ampoule solaire est née. Zéro émission de carbone, sans abonnement tarif bleu EDF, matériaux de récupération pour un effet équivalent à une ampoule de 40 à 60 watts.

L'ampoule solaire éclaire enfin une maison de Manille.

L’ampoule solaire éclaire enfin une maison de Manille.

Incrível ! Certes, elle ne fonctionne que la journée, mais imaginez un peu : votre atelier à Manille va être illuminé ! Vos outils seront bien rangés et désormais à l’abri de la pluie ou du soleil torride, vous allez pouvoir vraiment bien bosser. Et pendant que vous ausculterez de vieux vélos, vos mouflets seront sagement attablés à faire leurs devoirs à la lumière plutôt que de vadrouiller dehors. Les tâches quotidiennes deviennent réalisables car tout s’éclaire. Votre vie va changer, quoi !

Alfredo baptise sa découverte « one liter of light », le litre de lumière, mais les habitants préfèrent lui rendre hommage en la nommant la lumière Moser, Moser light, ce qui met le rose aux joues d’Alfredo.

Illac Diaz, fondateur du projet MyShelter Pundation pour l'open access de l'ampoule Moser.

Illac Diaz, fondateur du projet MyShelter Fundation pour l’open access de l’ampoule Moser.

La nouvelle se répand jusqu’au bout du monde : à Manille aux Philippines, Illac Diaz est tout sonné d’apprendre l’existence de ce procédé. Il se rend au Brésil pour rencontrer Alfredo. Autour d’une bière fraîche, une association naît : MyShelter Foundation, pour la promotion gratuite de cette technique. De petites manufactures s’ouvrent aux Philippines et offrent d’installer ces ampoules solaires à un prix dérisoire dans les quartiers les plus pauvres. 15 000 foyers sont équipés en quelques mois et des dizaines d’emplois sont crées. Deux ans plus tard, 300 000 maisons s’illuminent grâce à l’ampoule Moser.

Programme d'installation des ampoules Moser dans un bidonville de Manille.

Programme d’installation des ampoules Moser dans un bidonville de Manille : un atelier de fabrication de fortune !

En 2006, MyShelter Foundation développe des stages de formations dans plusieurs pays (Inde, Colombie, Népal, Mexique, Pakistan…) afin de rendre les habitants autonomes dans le développement du système. L’objectif ? 1 million de foyers équipés en 2015. Même les pays occidentaux (Etats-Unis, Espagne, Royaume-Unis) étudient les possibilités de l’ampoule solaire et planchent sur des projets « très concrets » pour l’avenir (ça fait quand même 5 ans qu’ils planchent, à croire que leur planche occidentale est du genre savonnée). Parce que c’est efficace et aussi, c’est… beau !

Plafond bof + litres de lumière = très joli

Plafond bof + litres de lumière = très joli

Pas un iota de changement dans la vie d’Alfredo Moser : il habite toujours dans la même maison à Uberaba avec sa femme et travaille toujours comme mécano. Alfredo s’autorise à dévoiler sa fierté dans un sourire, c’est là tout le gain personnel de sa découverte, « précieux » avoue-t-il.

Sanjit "Bunker" Roy, fondateur de l'Université des Va-Nu-Pieds (Rajasthan, Inde)

Sanjit « Bunker » Roy, fondateur de l’Université des Va-Nu-Pieds (Rajasthan, Inde)

Pendant ce temps-là en Inde, Sanjit « Bunker » Roy s’acharne. Après ses études à l’université de Delhi aux débuts des années soixante, Sanjit Roy se découvre la fibre sociale et pédagogue au contact de l’enseignement de Gandhi. A contretemps de la raison et des normes sociales en vigueur, il s’attèle à monter en 1972 l’Université des Va-Nu-Pieds, the Barefoot College, pour rendre accessible aux plus démunis l’apprentissage sous toutes ses formes (médecine, ingénierie, lecture et écriture, couture…) sur le principe « learning while doing » (on apprend en faisant). L’objectif évident est l’autosuffisance et l’autonomie des communautés pauvres qui ne peuvent pas compter sur les pouvoirs publiques. A Tilonia au Rajasthan, Sanjit « Bunker » Roy cuisine un véritable mille-feuille éducatif unique au monde : une couche de cours du soir pour les femmes, une couche d’école pour les filles, une couche de stages longues durée pour entrepreneurs et artisans ruraux en herbe. La plupart des étudiants de tous âges s’avèrent être… des femmes ou des filles, que Sanjit Roy considère comme « les chevilles de la communauté et plus enclines que les hommes, une fois retournées dans leur campagnes, à partager et diffuser leur savoir nouvellement acquis avec leurs concitoyens ».

Pour faire vite, vous êtes illettré mais motivé ? Hop, une petite formation riquiqui et vous devenez… dentiste, tisseur, architecte, technicien hydraulique, menuisier, enseignant… Concrètement, vous apprenez à monter un système d’irrigation pour vos champs, à lire ou à écrire pour enseigner aux enfants, vous vous familiarisez avec les gestes médicaux de base afin d’ouvrir un dispensaire dans votre village etc. La contrepartie : en dehors des heures de cours, vous participez à améliorer et agrandir le Campus de l’Université, qui fonctionne à 100% à l’énergie solaire et dont les bâtiments, les manuels scolaires et les équipements ont tous été fabriqués par les apprentis.

Université des Va-Nu-Pieds et son manuel d'ingénierie solaire, 100% photos et zéro texte ! Unique au monde.

Manuel d’ingénierie solaire pour Va-Nu-Pieds, 100% photos et zéro texte ! Unique au monde.

Campus solaire, Université des Va-Nu-Pieds : des femmes apprenties-ingénieurs en panneaux solaires !

Campus solaire, Université des Va-Nu-Pieds : des femmes apprenties-ingénieurs en panneaux solaires !

Avec 3 millions d’étudiants de 37 nationalités depuis sa création, l’Université des Va-Nu-Pieds demeure joyeusement ambitieuse et emploie ses deniers (2,5 millions de $ par an) dans des projets pour lesquels pas un investisseur occidental ne parierait ses miles Air France. Il faut dire qu’avec son nom de boxer (alors qu’il a été champion de squash), Sanjit « Bunker » Roy incarne le franc tireur des entrepreneurs sociaux, sans peur et à la modestie pétaradante. Son dernier coup ? Utiliser la lumière du soleil, une denrée inépuisable, gratuite et disponible, via un programme spécial va-nu-pieds pour apprendre à fabriquer des panneaux solaires lors d’une formation de 6 mois, réservée aux femmes. Pendant que l’Europe et la Chine s’écharpent à coups de tarifs douaniers et de haute-diplomatie pour protéger leur industrie du panneau solaire, Sanjit Roy se marre : des centaines de femmes dans les régions les moins riches du monde savent désormais concevoir toutes seules des panneaux solaires pour alimenter en électricité les coins les plus reculés et les moins servis par la technologie, à savoir… leur bled. Cette énergie solaire, non polluante, durable et gratuite, leur permet notamment l’utilisation de téléphones portables et alimente aussi le four collectif, la pompe à eau, des machines agricoles, appareils médicaux, ordinateurs selon les ressources des communautés. Et il faut voir le Campus Solaire ! Des camerounaises, mexicaines, indiennes et autres studieusement absorbées devant leur établis, entourées de circuits électriques et de petits câbles qu’elles apprennent à souder et à agencer. Elles n’en reviennent pas elles-mêmes ! Dès leur arrivée, elles apprivoisent la langue des signes pour communiquer entre elles et se filer des tuyaux ; une fois la formation terminée, elles repartent avec un manuel technique entièrement réalisé avec des photos, sans texte.

Femmes construisant un panneau solaire (Inde).

Femmes construisant un panneau solaire (Inde).

Loin des effets d’annonce, ce programme éclaire désormais 1 000 villages (35 000 maisons) en panneaux solaires faits-main et représente une économie d’argent et de pollution de 4,6 millions de litres de kérosène (chiffres 2010, Schwab Foundation for Social Entrepreneurship). Bardé de prix et de titres ronflants, Sanjit « Bunker » Roy regarde surtout avec dévotion la dédicace du Dalaï Lama dans son bureau, suite à sa visite sur le Campus. Et le Guardian l’a nommé récemment « un des 50 écolos qui peuvent sauver la planète ».

Panneau solaire construit et installé dans un village par les habitantes, alimentant le four collectif.

Panneau solaire construit et installé dans un village d’Afrique par les habitantes, alimentant le four collectif.

Les Thomas Edison du XXIème siècle sont d’une autre trempe, n’est-ce pas ! Si vous avez une vieille maison à éclairer, un appartement sous les toits, un bateau ou une tente de camping, n’oubliez pas la Moser Light. Pour apprendre, c’est ici.

Sinon, pour l’équivalent occidental de l’Université des Va-Nu-Pieds… hum… voyons… Pôle Emploi ?

Sources :

Le projet MyShelter Foundation et entretien en 2013 avec Illac Diaz : http://aliteroflight.org/

http://www.the9billion.com/2013/08/25/liter-of-light-aiming-to-bring-light-to-a-million-homes-in-need/

L’Université des Va-Nu-Pieds : http://www.barefootcollege.org/

http://www.theguardian.com/global-development/2011/jun/24/india-barefoot-college-solar-power-training

Un commentaire

  1. Fabuleux, et sacrement emouvant. Non seulement ces projets sont durables et collaboratifs mais les utilisateurs et etudiantes en ressortent grandies et plus sures d’elles-memes.

    Il doit y avoir des fab labs ou on peut fabriquer des panneaux solaires? Ils sont deja dispos dans le commerce en Europe mais restent chers. Si seulement je pouvais calculer mes economies d’energie et m’en fabriquer un!

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