Mois: mars 2017

« Comment tout a commencé », documentaire humble et réjouissant sur Greenpeace et enquête sur l’ego trip

Ce documentaire de 106 minutes raconte la genèse de Greenpeace. « Au secours !  » me direz-vous. « C’est pas fini », je vous réponds.

Allez-y, matez ! Vous n’y verrez pas de longues interviews marmonnantes de préceptes vegan dans des bureaux éco-construits.

Ce film illustre avec un recul inattendu et une honnêteté peu pratiquée par les temps qui courent la naissance douloureuse de l’association, l’émergence de la protection de l’environnement et des actions non-violentes. Attendez ! Ne partez pas ! C’est vraiment sportif, je vous jure !

Équipage du 1er navire Greenpêace, le Phyllis Cormack.

Ceci n’est pas la pochette d’un vinyle de chants de marins irlandais. Non, non, non… Bob, Paul et les autres sont de retour de la première campagne, en protestation contre les essais nucléaires US à Amchitka (1971). La photo a été habilement colorisée par un stagiaire de 3ème anonyme.

Faut pas oublier qu’il s’agit pratiquement des premiers ecowarriors répertoriés, hein ! C’est pas du communiqué de presse ou du tweet en chaîne qu’ils pianotaient sur tablette au chaud dans un café-wifi, on parle activistes, là ! Amarrage de cargo en Zodiac le ventre vide, perturbation d’essais nucléaires sur zone en claquant des dents et j’en passe. C’était avoir faim, froid, sommeil, mal au coeur à crever et sentir le fuel même dans la bouche.

En pleine campagne présidentielle, dans un monde où les imposteurs et les forts en gueule ouvrent leur claquoir pour dire de (grosses) bêtises, ce documentaire a une vertu pédagogique assumée, une quête qui cogne : la problématique de l’ego-trip ou comment un groupe d’humains chouettes, rassemblés autour d’idées communes pacifistes encore plus chouettes, peut se disloquer vilainement pour des raisons d’orgueil.

Bob Hunter, co-fondateur et âme de Greenpeace

Bob Hunter, inventeur de Greenpeace. Devant le Phyllis Cormack, premier navire de la flotte (bonnet Hedi Slimane, t-shirt Comme des Garçons, barque, barbe et accessoires Vivienne Westwood).

« Est-ce que ça requinque ?  » vous me demandez. Je vous réponds « Ah ça ! Et pas qu’un peu ! ».

Les images d’archives des seventies saisissent par la fragilité de cette entreprise, filmée dès ses débuts, quel bol ! Elle commence par erreur, menée par une bande de fous magnifiques, Bob Hunter en tête, oscillant entre gouffre et réussite et découvrant, en pleine mer et en action, la raison et le pourquoi d’agir. C’est la Nouvelle Vague faite écologistes militants. Une bande de hippies, mecs talentueux, irascibles, compétents, certains sont un peu largués, qui écoutent de la musique psyché, jurent, clopent comme des pompiers, aiment visiblement la sape et montrer leur gueule pour faire transpirer les filles. Ça donne pas dans le végétarien sage en tunique de chanvre.

Les deux figures maîtresses sont canadiennes et masculines. D’abord celle de Bob Hunter, journaliste, découvreur de la protection des baleines, adversaire des lobbies, cerveau et âme exigeante de Greenpeace, visionnaire torturé et parfois déçu par la réalité de la cause qu’il a animée. Entouré de gars, surtout de gars (peu de femmes semblent exister dans les débuts de l’aventure); des gars à l’ego taillé comme des grattes-ciel. Ça vous rappelle quelqu’un ? On les voit se mettre sur la tronche à coup de disputes viriles, ça dissout l’énergie et dilue les espoirs que leur truc nouveau puisse vraiment réussir. Les questionnements et la lucidité de Bob Hunter sont passionnants pour qui prétend au management, à la direction de start-up ou à la présidence de la République. Il s’étiole à force de s’activer à réparer, réconcilier, tenter les compromis, imaginer des campagnes inédites, clairvoyant mais pas complètement. Il n’a pas vu qui était l’ange exterminateur dans son groupe.

Paul Watson, Bob Hunter et Bibi Phoque (1976)

Paul Watson, Bob Hunter. Campagne contre la chasse aux phoques, l’ambiance est pourrie et rien ne se passe comme prévu. La grosse outre devant avec les points noirs, c’est Bibi Phoque, qui cache ses bras sous son corps parce qu’il caille et qu’il n’est pas détendu (il voit la horde de chasseurs prête à bondir derrière le photographe).

A ses côtés, le plus fameux des co-fondateurs, Paul Watson, jeune sauvageon aux lèvres pulpeuses qui veut en découdre avec ceux qui tuent les animaux et fera dissidence pour créer Sea Shepherd.

Certaines scènes évoquent un ridicule digne des Précieuses, les deux  beaux gosses errant sur la banquise entre un bébé phoque et une Brigitte Bardot pleine d’ardeur, ou une émotion pas cucul : semblant marcher sur l’océan, Paul Watson est accroupi sur un baleineau agonisant de côté, harpons fraîchement plantés dans ses flancs qui déversent son sang en cascade. Et là, le cadrage déchire. C’est beau et ça palpe du sentiment. Paul avoue une révélation à cette seconde, en caressant la peau épaisse et encore chaude de la jeune baleine – on comprend le bonhomme.

Bob Hunter, fil rouge du documentaire, devient un personnage profondément contradictoire, inspirant et puissant. Décédé en 2005, son héritage marque l’organisation.

On peut défendre les baleines et être bourré de défauts (j’en sais quelque chose). Bob Hunter a inventé Greenpeace et c’est pas rien.

Paul Watson, fondateur de Sea Shepherd Conservation Society

Paul Watson, pirate des mers, défenseur des océans et ami des baleines.

Greenpeace, comment tout a commencé

Un documentaire de Jerry Rothwell (2015).

En replay sur Arte jusqu’au 17 avril 2017.