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OURSON D’EAU, MAILLOT JAUNE DE L’IMMORTALITÉ ?

Tardigrade, aka ourson d’eau, aka waterbear.

L’ourson d’eau. Imaginez un bonbon Haribo, en version pocket, avec des petites pattes qui gigotent mignonnement autour d’un gros corps mou, un peu comme le bonhomme Michelin mais sans lunettes. Ce minus (il ne fait souvent pas plus de 1mm) a tout pour susciter dédain et rires des humains. Il a aussi un petit problème de visage, l’ourson d’eau. Muni d’une bouche qui ressemble à s’y méprendre à un anus facial et le défigure proprement. Donc : petit, « fion-faced », un corps en bouée. Ridicule, l’ourson d’eau ? C’est sûr que personne n’irait se pâmer devant son tumblr. Mais l’ourson d’eau s’en fiche. Car ce minus boudiné est… quasi immortel. Plus précisément, il est l’organisme vivant qui se rapproche le plus de l’immortalité : pas de budget botox, pas de compléments alimentaires, pas d’implants, rien. Il est né comme ça, moche, minus ET balèze.

Découvert il y a deux siècles par la science, ses petites habitudes commencent à être connues. Il vivrait partout, devant votre porte, dans le jardin public… mais surtout là où c’est calme, sans infrastructures qui défigurent le paysage. L’ourson d’eau affiche un train de vie simple, décroissant. Le désert total, les sommets les plus hauts, le tréfonds des mers, la calottes de glace à perte de vue : c’est là où il se sent bien. Un peu de lichen au dîner et au dodo, heu-reux !

Heureux ? Et bien, non. Pas tout le temps. Il a aussi ses coups de blues du dimanche soir, l’ourson d’eau. Trop froid, trop chaud, pas assez d’eau ou d’oxygène, trop de sel ou alors il s’est vu dans un miroir… et il déprime. Et c’est LÀ qu’il nous sidère. Il active la cryptobiose. Was ist das ? La capacité d’arrêter le fonctionnement de son organisme : il se dégonfle tel un matelas pneumatique, en vidant l’eau de son corps à 97%. Il sécrète un sucre antigel, comme beaucoup d’organismes extrêmophiles, et se love dans une pellicule de cire comme un sac de couchage. Et il attend, ni mort, ni vivant, que les conditions s’améliorent pour son épanouissement personnel. Une fois ces conditions réunies, il va se regonfler et péter le feu.

Ourson d'eau déshydraté.

Ourson d’eau « déshydraté » tel une housse d’oreiller sans coussin.

Sidérés, des scientifiques sont allés sur la calotte arctique, avec leurs grosses moufles en carbone kevlar et leurs chaussures chauffantes, pour carotter l’ourson d’eau. A savoir extraire des carottes de glace et observer la pointe de la carotte au microscope, celle qui a plusieurs siècles. Que voient-ils ? Leurs moufles. OK, ils enlèvent leurs moufles. Et que voient-ils ? Des oursons d’eau pris dans une glace moyenâgeuse, tous raplaplas, dégonflés, vidés de leur substantifique moelle. Sans même essayer le bouche-à-bouche (rappelez-vous, ils sont « fion-faced »), ils les placent dans un environnement plus propice (température, nutriments…), paf ! les oursons d’eau se regonflent et re-gigottent des pattes après plusieurs siècles d’endormissement. C’est le syndrome Cendrillon ? Non, c’est la fameuse cryptobiose !

Champion de la cryptobiose, l’ourson d’eau (aka water bear, aka tardigrade de son nom professionnel) a désormais un énorme fan-club humain, mécréants et scientifiques. Ces derniers, sous la houlette d’un chercheur suédois en 2007, ont voulu la peau du tardigrade et l’ont projeté sans pitié, en groupe et en état de cryptobiose, dans l’espace : une partie de l’équipe d’oursons d’eau est revenue vivante et en pleine forme une fois réhydratée. Après ce petit exploit qui l’a fait rester modeste, il a été de nouveau envoyé dans l’espace, sur la navette américaine Endeavour.

Ourson d'eau, avant (heureux) et après (dégonflé, déshydraté, le moral en berne et cryptobiosé).

Ourson d’eau, avant (heureux) et après (dégonflé, déshydraté, le moral en berne et cryptobiosé).

Depuis, associations nationales d’accros aux tardigrades, « Tardigrade news » mensuelle, safaris découvertes pour croiser ces animaux-totems… Le monde est devenu fou !

Mais pourquoi tant d’intérêt de la Science et du peuple pour cet animal alors que nous vivons dans une société qui privilégie l’apparence physique ? Quelle motivation pour nous, pauvres mortels, de copiner avec les tardigrades ? Et bien, c’est la raison de travailler de Lorena Rebecchi, chercheuse à l’Université de Modène en Italie depuis près de 20 ans. Elle collabore avec des oursons d’eau de différentes origines (marins, montagnards, forestiers…) pour comprendre les mécanismes de réparation de l’adn (qui leur permet de résister au froid quasi absolu, aux radiations…), l’évolution de leurs techniques de reproduction (certains tardigrades sont devenus hermaphrodites au cours de l’évolution, par esprit pratique plus que par asexualité avérée ou perte du désir), leur capacité à vieillir sans prendre une ride ou plus simplement vivre longtemps en faisant de longues siestes. Si l’ourson d’eau nous révèle ses secrets, nous pourrons tous crier « bingo » en même temps !

En somme, vers 2040, se comporter et réagir comme un tardigrade deviendra pour les êtres humains une véritable tendance voire un phénomène incontournable pour surfer sur l’augmentation de la température planétaire, la disparition progressive de l’eau potable et donc de l’agriculture, la désalinisation et la mort des océans, les radiations dues au 23 explosions récentes de réacteurs nucléaires. Alors, maillot jaune, l’ourson ?

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Turritopsis Nutricula, l’innocence de la fashionista et les super-pouvoirs de Dieu

Pas trop vite, malheureux ! Depuis peu, Turritopsis Nutricula est entrée dans la course au maillot jaune de l’immortalité. Méduse biologiquement immortelle née dans les mers des Caraïbes, elle entame une invasion inquiétante des océans du fait de ses capacités hors du commun.

Son secret jeunesse ? Une fois la maturité sexuelle atteinte et l’accouplement réalisé, son système biologique… rajeunit. Comme si après une folle nuit d’amour, vous vous leviez le matin avec le visage, la voix et le corps de vos 16 ans, frais et jeune. Voire plutôt de vos 2 ans (horreur), car les scientifiques ont observé qu’une méduse adulte blessée pouvait, plutôt que mourir (solution de facilité), se terrer sur le plancher océanique, se recroqueviller et rapetisser tranquillement pour retrouver son état biologique de polype, mot « médusien » pour dire “petit enfant” en l’espace de… 2 mois ! Kubota-san de l’Université de Kyoto, connu pour être facétieux et amoureux platonique de cette méduse, a même reproduit 12 fois l’expérience avec la même méduse dans son laboratoire. Le talent de Turritopsis Nutricula réside donc dans sa fabuleuse régénération cellulaire, la capacité atypique de ses cellules à, non pas être immortelles, mais se transformer lors du processus de rajeunissement : une cellule de l’oreille droite devient une cellule de l’orteil gauche, une cellule du coeur devient une cellule des fesses (exemples en cours de validation protocolaires).

Mais des questions demeurent : ces cycles biologiques inversés sont-ils volontaires ou involontaires, voire limités ? Quelles applications viables et éthiques pour l’être humain ? Pourquoi aucun laboratoire américain n’a encore déposé de brevet sur le gène de l’immortalité de cette méduse ? Quel goût a Turritopsis Nutricula frite dans l’huile d’olive avec de l’ail et du citron vert ?

Sources :

Ourson d’eau :
Expédition sur l’Inlandis au Groenland : http://inlandsis.chez.com/bio.html
Entretien avec les scientifiques de l’Observatoire Danois à Qeqertarsuaq au Groenland, découvreurs d’une espèce encore inconnue d’ourson d’eau !
Lorena Rebecchi : http://www.tardigrada.modena.unimo.it/Rebecchi/Rebecchi.htm
Oxford Journal : http://icb.oxfordjournals.org/content/42/3/652.full

La méduse :
CNN http://edition.cnn.com/2014/08/28/world/asia/can-immortal-jellyfish-unlock-everlasting-life/

Lecture recommandée :
New York Times http://www.nytimes.com/2012/12/02/magazine/can-a-jellyfish-unlock-the-secret-of-immortality.html?pagewanted=all&_r=0