portrait

« Comment tout a commencé », documentaire humble et réjouissant sur Greenpeace et enquête sur l’ego trip

Ce documentaire de 106 minutes raconte la genèse de Greenpeace. « Au secours !  » me direz-vous. « C’est pas fini », je vous réponds.

Allez-y, matez ! Vous n’y verrez pas de longues interviews marmonnantes de préceptes vegan dans des bureaux éco-construits.

Ce film illustre avec un recul inattendu et une honnêteté peu pratiquée par les temps qui courent la naissance douloureuse de l’association, l’émergence de la protection de l’environnement et des actions non-violentes. Attendez ! Ne partez pas ! C’est vraiment sportif, je vous jure !

Équipage du 1er navire Greenpêace, le Phyllis Cormack.

Ceci n’est pas la pochette d’un vinyle de chants de marins irlandais. Non, non, non… Bob, Paul et les autres sont de retour de la première campagne, en protestation contre les essais nucléaires US à Amchitka (1971). La photo a été habilement colorisée par un stagiaire de 3ème anonyme.

Faut pas oublier qu’il s’agit pratiquement des premiers ecowarriors répertoriés, hein ! C’est pas du communiqué de presse ou du tweet en chaîne qu’ils pianotaient sur tablette au chaud dans un café-wifi, on parle activistes, là ! Amarrage de cargo en Zodiac le ventre vide, perturbation d’essais nucléaires sur zone en claquant des dents et j’en passe. C’était avoir faim, froid, sommeil, mal au coeur à crever et sentir le fuel même dans la bouche.

En pleine campagne présidentielle, dans un monde où les imposteurs et les forts en gueule ouvrent leur claquoir pour dire de (grosses) bêtises, ce documentaire a une vertu pédagogique assumée, une quête qui cogne : la problématique de l’ego-trip ou comment un groupe d’humains chouettes, rassemblés autour d’idées communes pacifistes encore plus chouettes, peut se disloquer vilainement pour des raisons d’orgueil.

Bob Hunter, co-fondateur et âme de Greenpeace

Bob Hunter, inventeur de Greenpeace. Devant le Phyllis Cormack, premier navire de la flotte (bonnet Hedi Slimane, t-shirt Comme des Garçons, barque, barbe et accessoires Vivienne Westwood).

« Est-ce que ça requinque ?  » vous me demandez. Je vous réponds « Ah ça ! Et pas qu’un peu ! ».

Les images d’archives des seventies saisissent par la fragilité de cette entreprise, filmée dès ses débuts, quel bol ! Elle commence par erreur, menée par une bande de fous magnifiques, Bob Hunter en tête, oscillant entre gouffre et réussite et découvrant, en pleine mer et en action, la raison et le pourquoi d’agir. C’est la Nouvelle Vague faite écologistes militants. Une bande de hippies, mecs talentueux, irascibles, compétents, certains sont un peu largués, qui écoutent de la musique psyché, jurent, clopent comme des pompiers, aiment visiblement la sape et montrer leur gueule pour faire transpirer les filles. Ça donne pas dans le végétarien sage en tunique de chanvre.

Les deux figures maîtresses sont canadiennes et masculines. D’abord celle de Bob Hunter, journaliste, découvreur de la protection des baleines, adversaire des lobbies, cerveau et âme exigeante de Greenpeace, visionnaire torturé et parfois déçu par la réalité de la cause qu’il a animée. Entouré de gars, surtout de gars (peu de femmes semblent exister dans les débuts de l’aventure); des gars à l’ego taillé comme des grattes-ciel. Ça vous rappelle quelqu’un ? On les voit se mettre sur la tronche à coup de disputes viriles, ça dissout l’énergie et dilue les espoirs que leur truc nouveau puisse vraiment réussir. Les questionnements et la lucidité de Bob Hunter sont passionnants pour qui prétend au management, à la direction de start-up ou à la présidence de la République. Il s’étiole à force de s’activer à réparer, réconcilier, tenter les compromis, imaginer des campagnes inédites, clairvoyant mais pas complètement. Il n’a pas vu qui était l’ange exterminateur dans son groupe.

Paul Watson, Bob Hunter et Bibi Phoque (1976)

Paul Watson, Bob Hunter. Campagne contre la chasse aux phoques, l’ambiance est pourrie et rien ne se passe comme prévu. La grosse outre devant avec les points noirs, c’est Bibi Phoque, qui cache ses bras sous son corps parce qu’il caille et qu’il n’est pas détendu (il voit la horde de chasseurs prête à bondir derrière le photographe).

A ses côtés, le plus fameux des co-fondateurs, Paul Watson, jeune sauvageon aux lèvres pulpeuses qui veut en découdre avec ceux qui tuent les animaux et fera dissidence pour créer Sea Shepherd.

Certaines scènes évoquent un ridicule digne des Précieuses, les deux  beaux gosses errant sur la banquise entre un bébé phoque et une Brigitte Bardot pleine d’ardeur, ou une émotion pas cucul : semblant marcher sur l’océan, Paul Watson est accroupi sur un baleineau agonisant de côté, harpons fraîchement plantés dans ses flancs qui déversent son sang en cascade. Et là, le cadrage déchire. C’est beau et ça palpe du sentiment. Paul avoue une révélation à cette seconde, en caressant la peau épaisse et encore chaude de la jeune baleine – on comprend le bonhomme.

Bob Hunter, fil rouge du documentaire, devient un personnage profondément contradictoire, inspirant et puissant. Décédé en 2005, son héritage marque l’organisation.

On peut défendre les baleines et être bourré de défauts (j’en sais quelque chose). Bob Hunter a inventé Greenpeace et c’est pas rien.

Paul Watson, fondateur de Sea Shepherd Conservation Society

Paul Watson, pirate des mers, défenseur des océans et ami des baleines.

Greenpeace, comment tout a commencé

Un documentaire de Jerry Rothwell (2015).

En replay sur Arte jusqu’au 17 avril 2017.

Des kids attaquent l’industrie fossile américaine pour « négligence climatique ». Le procès qui va changer le 21ème siècle.

Le procès du siècle ? 21 gosses attaquent l'industrie fossile U.S. et le gouvernement fédéral pour négligence climatique avec le soutien de l'association Our Children's Trust.

Le procès du siècle ? 21 gosses attaquent l’industrie fossile U.S. et le gouvernement fédéral pour négligence climatique avec le soutien de l’association Our Children’s Trust.

Terrifique se réveille d’un long sommeil pour vous communiquer une magnifique nouvelle ! Une caresse sur la nuque des anxieux du futur, une cuillère de miel dans les gorges tapissées de particules fines, une sonate en ut majeur aux oreilles des climato-mélancoliques.

Une nouvelle passée inaperçue ou presque, alors que ses conséquences vont bouleverser l’avenir de la JUSTICE CLIMATIQUE, cette grande dame pleine de promesses – tant qu’il y aura des juges honorables pour la rendre.

Sachez que lorsque cette nouvelle caressera votre nuque charmante, chers lecteurs, elle offrira plutôt la froidure du tranchant de la machette sur la nuque des industries fossiles américaines et fera planer sur leurs têtes l’injection létale administrative, glas et loi sur les faillites aux Etats-Unis : le « chapitre 11 ».

Le Juge Thomas M. Coffin.

Le Juge Thomas M. Coffin en 1986 (il est in-trou-vable sur Google images. L’analyse de Terrifique ? Il est sans doute aussi séduisant que courageux et ne diffuse aucun portrait afin de pas devenir une idole païenne avec trafic de posters et enchères délirantes de flyers dédicacés sur ebay).

Cette nouvelle qui nous rapproche aujourd’hui est tombée vendredi 8 avril à Eugene, Oregon, United States of America, de la bouche de l’honorable et terrifique juge Thomas M. Coffin.

Ce justicier au regard clair a officiellement validé la plainte d’un groupe de 21 enfants de 8 à 19 ans qui assignent en justice les représentants de 625 compagnies pétrolières et exploitants du gaz de schiste sur le sol américain, soit la quasi totalité de ces industries pesant 217 milliards de dollars annuels (2014, source Statista). Visé également, le gouvernement fédéral américain, accusé d’encourager et de laisser faire. 2 grosses légumes pour le prix d’un ? Les enfants ont la main verte.

Le juge retient sans réserve le motif de la plainte des kids, à savoir la « violation de leurs droits constitutionnels ». Car, oui, ces entreprises participent activement et en pleine conscience au saccage irréversible de l’environnement des citoyens américains (et de l’Irak, de l’Arctique, des océans…), en dépit des recommandations pressantes des scientifiques – et ce depuis plus de 40 ans.

Tenez, une anecdote amusante : le FBI a procédé à une perquisition chez Exxon Mobil à l’automne dernier et a trouvé des mémos confidentiels attestant que la compagnie connaissait par le menu les graves conséquences de ses activités sur la santé de l’humanité entière depuis… 1981. Rhô ! Ces mémos ont dû servir par mégarde à caler un bureau bancal, c’est tout ! Non, non, non, ce n’est pas du cynisme mais de la malchance, monsieur le juge !

Soutenus par l’association Our Children’s Trust, composée de juristes, d’avocats et de défenseurs de l’environnement, les enfants ne sont pas seuls contre tous, que nenni ! Un de leur héraut et membre de l’association est James Hansen. Bill (diminutif incompréhensible de James), Bill donc est un éminent chercheur retraité de la NASA, qui dirigea un institut d’études spatiales pendant plus de 30 ans. Et c’est là-bas, un matin qu’il s‘apprêtait tranquillement à étudier l’espace (comme tous les matins), qu’il a eu un sacré coup de chauffe. Le donut humide de café encore à la main, Bill a brutalement compris le rôle des gaz à effet de serre et des particules fines dans le dérèglement climatique et le danger de leur accumulation dans l’atmosphère. Ni une ni deux, il présente ses travaux lors d’une audience historique devant le Sénat américain en 1988. À partir de là, personne ne pouvait plus dire « Hein ? ! Quoi ?! Ah ben non, j’étais pas au courant, ce jour là, je pêchais le saumon en Alaska et y’avait pas de wifi ».

Icône du Vieux Campeur et des activistes environnementaux.

James Hansen et sa petite-fille Sophie, qui fait partie des 21 enfants plaignants. Icône du Vieux Campeur et des activistes environnementaux, Bill n’est pas qu’une silhouette du marketing vert. Bill est aussi un ex de la NASA et lanceur d’alerte des particules fines et du gaz à effet de serre.

Sauf qu’avec les années, Bill se fatigue un tantinet que rien ne change malgré les conclusions de plus en plus alarmantes des scientifiques du monde entier. Il s’achète une panoplie complète au Vieux Campeur et devient activiste écolo (je vous passe les détails croustillants de son muselage à la NASA, qui n’apprécie pas la diversification des activités de Bill).

Ardent soutien au groupe de kids, dont fait partie sa petite-fille, il a salué la décision de justice qui « enclenche les rouages d’un Nuremberg climatique pour les générations futures ».

Et, cerise sur le cake, le juge Thomas M. Coffin rejette tout recours aux accusés et annonce « un procès sans précédent dans notre pays », qui s’intéressera « à l’action et l’inaction du gouvernement » dont les conséquences sont «  la pollution de l’air au carbone, la déstabilisation du climat et l’acidification des océans », ce qu’on peut difficilement qualifier de broutilles ou d’élucubrations d’une jeunesse paresseuse.

Le juge reconnaît que « les plaignants apportent une dimension de justiciabilité au débat en affirmant que les dommages qu’ils encourent personnellement sont bien supérieurs que pour les classes plus âgées de la société ».

Ah !

On y est.

La jeunesse à ma droite, la maturité à ma gauche. (Entre les deux, le coeur de Terrifique a choisi mais gardera sa préférence secrète, dans les replis de ses ventricules).

Xiuhtezcatl Martinez, 15 ans. Un des plaignants. Activiste depuis le berceau, EarthGuardian, porte parole des jeunes générations "debouts" à l'ONU.

A ma droite, la jeunesse vent debout : Xiuhtezcatl Martinez (prononcer « shooTEZcat »), 16 ans. Un des plaignants. Activiste depuis le berceau, porte parole des EarthGuardians, tribun des jeunes générations « debout » à l’ONU.

À ma gauche : les vieux. Rex Tillerson CEO Exxon Mobil, symbole des entrepreneurs pionniers, courageux et qui font avancer chaque jour la société vers un progrès durable dans un confort 4 étoiles.

À ma gauche : la maturité (au pouvoir) symbolisée par le bien nommé Rex Tillerson (CEO Exxon Mobil), tête de gondole des énergies fossiles et des entrepreneurs pionniers, responsables, qui font avancer chaque jour la société vers un progrès durable dans un confort 4 étoiles avec rigueur et morale et une bouche sexy.

C’est là le cœur du débat qui se profile.

L’idée terriblement culpabilisante pour les adultes normaux que nous sommes.

La raison qui se cache derrière des slogans sentimentaux « sauvons nos enfants » et gnagnagna.

Désormais, c’est un concept reçu et validé par un juge assermenté : oui, les enfants de maintenant peuvent et vont nous demander justice. Justice pour leur future vie d’adulte qui se déroulera dans un monde hostile engendré par le dérèglement climatique, irresponsablement accéléré par la cupidité de quelques uns d’entre nous.

Nous le voyons déjà : dérèglement climatique du pastis en terrasse au mois d’avril par 9°, typhons à répétition et El Nino qui s’emballe, hausse du niveau des océans, pluies diluviennes, coulées de boue colossales et tremblements de terre dans des zones non-sismiques (youpla le gaz de schiste), surfaces océaniques mortes (RIP la Méditerranée)…

C’est pour cela que des adultes se sont rassemblés dans Our Children’s Trust, qui finance et soutient la plainte des 21 kids. Des adultes comme nous (seulement un peu plus doués en droit et très portés sur le gâteau à la carotte) qui veulent donner la parole aux enfants et remettre de la longueur de vue au débat, rajouter quelques décennies à nos échéances de lâches. Tous les dirigeants parlent la bouche en cœur « de prendre des mesures à l’horizon à 2025 ou 2050 ». OK, mais eux (et nous), on sera quasi morts à ces dates. Mais les petits gosses de maintenant, ils feront comment en 2050 ? Ils fêteront leurs 30 ans dans un bunker résistant aux radiations ? Et en trekking dans des contrées exotiques, ils se feront braquer leur bouteille d’eau plutôt que leur iPhone22 par des morts-de-soif ?

Respirer avec classe en 2050 ? C'est possible. Il ne faut pas TOUT voir en noir non plus.

Respirer avec classe en 2050 ? C’est possible. Il ne faut pas TOUT voir en noir non plus.

Les pétroleux et les schisteux ont la pétoche. Ils savent qu’un précédent au tribunal peut créer une cascade de plaintes et l’écroulement rapide et intégral de leur business florissant, même si certains se sont déjà effondrés à la surprise générale (Peabody, le n°1 du charbon américain vient de faire faillite). De nombreux avocats, journalistes, écrivains et activistes rêvent aussi, comme James Hansen, d’un « Nuremberg du climat ».

Et même si l’appellation est maladroite, l’image est puissante.

La justice climatique n’est pas le rêve de doux dingues en tongues de chanvre qui mangent du tofu avec délice parce qu’ils ont les papilles anesthésiées, mais l’objectif réaliste qui nécessite(ra) patience et pugnacité pour que les dirigeants de sociétés privées agissant en dépit absolu du patrimoine commun, qui exterminent les ressources naturelles et amenuisent la vie de millions d’entre nous, mains d’œuvre pauvres et défavorisées, rendent des comptes à un Tribunal Pénal Climatique International.

Ceux qui ont coupé des arbres millénaires pour faire du PQ parfumé à l’abricot chimique ? Allez, hop ! Perpèt ‘ !

Ceux qui ravagent les fonds des océans et leurs déciment leur faune pour remplir des barquettes de salade océane ?

Ceux qui creusent, creusent pour l’or noir sans reboucher le trou et même en Arctique ?

Ceux qui condamnent à la maladie des millions de personnes pour l’aluminium, la teinture de vêtements (bienvenue au Bangladesh) et le gaz de schiste ?

Alberta, Canada. Avant et après l'exploitation du gaz de schiste, 1er prix au concours néo-libéral "paye ton saccage" en 2012.

Alberta, Canada. Avant et après l’exploitation du gaz de schiste, 1er prix au concours néo-libéral « Paye ton saccage » en 2012.

Ceux qui volent le sable des mers et l’eau potable ?

Ceux qui…

Ces personnes qui touchent des salaires et des primes immenses.

« Des quoi ?!? Des arbres ?! Des orang-outans ?! Des espèces rares ?! Mais vous seriez pas en train de vous biiip de moi ?!! Vous me brûlez tout ça, hein, et fissa ! L’Indonésie n’a pas besoin de forêts primaires, ça ne rapporte pas un clou. Et vous me collez des plantations de palme, j’ai besoin d’huile pour mes snacks Speed Fat et mes Presto Pizza ». C’est ce qu’on entend dans les bureaux d’angle au sommet des tours dans les quartiers d’affaires, tapissés de beige et meublés en style néo-scandinave ou baroque asiatique, de la bouche sexy d’entrepreneurs responsables.

satellite indonesie incendies forets 2015

La plus grande catastrophe environnementale de l’histoire ? Elle se déroule en loucedé en Indonésie. Des feux de forêts criminels pour éradiquer les forêts primaires (et tout ce qu’il y a dedans) et planter de la palme pour l’industrie agro-alimentaire et autres. Les petits points ? La cartographie des incendies simultanés entre les 14 et 21 octobre 2015. Ça fait 8 mois que l’Indonésie brûle. Source : NASA

Emissions CO2 incendies Indonesie 2015

Émissions de CO2 en Indonésie à l’automne 2015 au plus haut des incendies : jusqu’à 3 fois les émissions totales des États-Unis !!! L’air était irrespirable jusqu’en Malaisie et aux Philippines. 23 sociétés viennent d’être dénoncées par le gouvernement indonésien pour avoir commandité et alimenté ces feux. Source : The Economist.

 

Ces gens là, je voudrais les voir un jour alignés en rang devant un juge avec la horde d’Ennio Morricone hurlant dans les enceintes, histoire de souligner la solennité du moment.

On en reparle bientôt avec les terrifiques Bill Hansen, Thomas M. Coffin et les 21 kids ?

Sources :

http://ecowatch.com/2016/01/14/youth-climate-change-lawsuit/ & https://ecowatch.com/2016/04/09/climate-change-case/

http://ourchildrenstrust.org

http://www.huffingtonpost.com/entry/exxonmobil-climate-change_us_56d86b7de4b0000de4039417

http://reporterre.net/En-Amerique-des-enfants-attaquent-l-Etat-parce-qu-il-soutient-les-combustibles

http://www.wsj.com/articles/peabody-energy-files-for-chapter-11-protection-from-creditors-1460533760

http://www.theguardian.com/environment/2015/oct/09/xiuhtezcatl-roske-martinez-earth-guardians

Chiffres : http://www.theguardian.com/environment/2015/may/12/us-taxpayers-subsidising-worlds-biggest-fossil-fuel-companies

http://priceofoil.org/profits-oil-gas-coal-companies-operating-u-s-canada/

http://www.statista.com/statistics/294614/revenue-of-the-gas-and-oil-industry-in-the-us/

LUMIÈRE EN BOUTEILLE : ÇA BRILLE CHEZ LES POBRES !

Alfredo Moser, inventeur de l'ampoule Moser

Alfredo Moser, inventeur de l’ampoule Moser

En France, la lumière c’est : le soleil (quand Joël Collado de Météo France se lève du bon pied) ou un bouton on/off. Ailleurs, c’est parfois beaucoup plus aléatoire. Tenez, vous êtes réparateur de mobylettes, vélos et machines en tout genre et vous habitez dans un bidonville à Manille, classé 3 épis au Guide de l’Habitat du Pauvre. Pas de réseau électrique. Donc dans votre charmante cabane en tôle ondulée et en carton, mi-atelier mi-maison, même en plein jour, il y fait noir de suie : impossible de retrouver votre chargeur d’iPhone en moins de 27 minutes dans votre 12m2. Vous pouvez allumer une bougie, mais la semaine dernière, c’est une bougie qui a fait flamber tout un coin de cabanons et 5 personnes sont mortes, donc vous y allez mollo sur l’ambiance romantique. La lampe à kérosène ? Votre petit dernier est devenu asthmatique à cause des vapeurs toxiques. Vous ne pouvez pas travailler quand il pleut 3 mois par an et tout se passe dehors, dans le bruit, la boue ou le soleil brûlant. Et puis le bidonville voisin, équipé d’un réseau électrique à la mord-moi le nœud, a subi un incendie super flippant l’année dernière pour cause de manque de maintenance et d’une installation brouillonne. Sans parler de l’explosion que l’incendie a provoquée dans l’épicerie de fortune qui stockait les petites bouteilles de kérosène ménager. 17 morts et 110 blessés.

Alors quoi ? Que fait Areva ? Pourquoi ces pauvres ne se cotisent pas pour bâtir une belle centrale nucléaire comme chez nous ?

Un tel rêve qu'on se demande pourquoi ne pas en faire des posters ou des serviettes de plage ? La chance, en France, 19 sites nucléaires.

Un tel rêve qu’on se demande pourquoi ne pas en faire des posters ou des serviettes de plage ? La chance, 19 sites nucléaires actifs en France !

Heureusement pour vous et pour Terrifique, blog sentimental, un jour d’il y a environ cinq décennies naquit Alfredo Moser au Brésil dans la petite ville d’Uberaba, plantée dans les terres du sud. Taiseux, habile de ses mains et de ses neurones, Alfredo Moser travaille comme mécano dans un garage. Un matin de 2002, préoccupés par les coupures électriques incessantes dans leur région, Alfredo et son patron dissertent sur les moyens d’y pallier tout en bricolant un vieux tracteur. Evoquant des souvenirs flous de réactions chimiques datant du lycée technique, le patron d’Alfredo ne se doute pas que ses mots vont chatouiller le génome d’inventeur de son meilleur ouvrier. Les sourcils froncés et parlant tout seul, Alfredo Moser rassemble tout un fatras dans un coin attenant de l’atelier puis s’entête à remplir des bouteilles vides, percer des trous dans la toiture en marmonnant. Ni le patron ni madame Moser ne s’inquiètent car, oui, Alfredo aime se mesurer à des objets improbables pour leur soutirer des usages inédits. Un peu de patience et Alfredo reviendra parmi nous n’est-ce pas ?

1 litre de lumière.

1 litre de lumière ?

2 jours plus tard, peu loquace mais l’œil taquin, il invite sa femme et son patron à entrer dans l’appentis sans fenêtre, équipé habituellement d’une ampoule poussiéreuse et jaunâtre. Les témoins tombent du pommier : la remise est baignée d’une magnifique lumière et d’étranges ampoules trônent au plafond. Mais Alfredo, parle ! Qu’as-tu fait, sacrebleu ? Alfredo, tout en remuant le pied dans le sable avoue qu’il a trouvé un truc. Un truc pas mal, simple et quasi gratuit. Et peut-être que les plus pauvres de leur communauté y trouveront un remède pour éclairer leurs maisons. Fala, parle, Alfredo ! Ou que la canne à sucre s’abatte sur toi !

Alfredo s’anime soudain, saisit une bouteille en plastique vide de 2 litres, la remplit d’eau claire et ajoute 2 capsules de javel. Il monte à l’échelle et s’approche d’un trou déjà percé dans la tôle du plafond. Il insère la bouteille, la fixe avec de la résine polyuréthane et là, bingo ! Une douce et forte lumière se diffuse de la bouteille. L’ampoule solaire est née. Zéro émission de carbone, sans abonnement tarif bleu EDF, matériaux de récupération pour un effet équivalent à une ampoule de 40 à 60 watts.

L'ampoule solaire éclaire enfin une maison de Manille.

L’ampoule solaire éclaire enfin une maison de Manille.

Incrível ! Certes, elle ne fonctionne que la journée, mais imaginez un peu : votre atelier à Manille va être illuminé ! Vos outils seront bien rangés et désormais à l’abri de la pluie ou du soleil torride, vous allez pouvoir vraiment bien bosser. Et pendant que vous ausculterez de vieux vélos, vos mouflets seront sagement attablés à faire leurs devoirs à la lumière plutôt que de vadrouiller dehors. Les tâches quotidiennes deviennent réalisables car tout s’éclaire. Votre vie va changer, quoi !

Alfredo baptise sa découverte « one liter of light », le litre de lumière, mais les habitants préfèrent lui rendre hommage en la nommant la lumière Moser, Moser light, ce qui met le rose aux joues d’Alfredo.

Illac Diaz, fondateur du projet MyShelter Pundation pour l'open access de l'ampoule Moser.

Illac Diaz, fondateur du projet MyShelter Fundation pour l’open access de l’ampoule Moser.

La nouvelle se répand jusqu’au bout du monde : à Manille aux Philippines, Illac Diaz est tout sonné d’apprendre l’existence de ce procédé. Il se rend au Brésil pour rencontrer Alfredo. Autour d’une bière fraîche, une association naît : MyShelter Foundation, pour la promotion gratuite de cette technique. De petites manufactures s’ouvrent aux Philippines et offrent d’installer ces ampoules solaires à un prix dérisoire dans les quartiers les plus pauvres. 15 000 foyers sont équipés en quelques mois et des dizaines d’emplois sont crées. Deux ans plus tard, 300 000 maisons s’illuminent grâce à l’ampoule Moser.

Programme d'installation des ampoules Moser dans un bidonville de Manille.

Programme d’installation des ampoules Moser dans un bidonville de Manille : un atelier de fabrication de fortune !

En 2006, MyShelter Foundation développe des stages de formations dans plusieurs pays (Inde, Colombie, Népal, Mexique, Pakistan…) afin de rendre les habitants autonomes dans le développement du système. L’objectif ? 1 million de foyers équipés en 2015. Même les pays occidentaux (Etats-Unis, Espagne, Royaume-Unis) étudient les possibilités de l’ampoule solaire et planchent sur des projets « très concrets » pour l’avenir (ça fait quand même 5 ans qu’ils planchent, à croire que leur planche occidentale est du genre savonnée). Parce que c’est efficace et aussi, c’est… beau !

Plafond bof + litres de lumière = très joli

Plafond bof + litres de lumière = très joli

Pas un iota de changement dans la vie d’Alfredo Moser : il habite toujours dans la même maison à Uberaba avec sa femme et travaille toujours comme mécano. Alfredo s’autorise à dévoiler sa fierté dans un sourire, c’est là tout le gain personnel de sa découverte, « précieux » avoue-t-il.

Sanjit "Bunker" Roy, fondateur de l'Université des Va-Nu-Pieds (Rajasthan, Inde)

Sanjit « Bunker » Roy, fondateur de l’Université des Va-Nu-Pieds (Rajasthan, Inde)

Pendant ce temps-là en Inde, Sanjit « Bunker » Roy s’acharne. Après ses études à l’université de Delhi aux débuts des années soixante, Sanjit Roy se découvre la fibre sociale et pédagogue au contact de l’enseignement de Gandhi. A contretemps de la raison et des normes sociales en vigueur, il s’attèle à monter en 1972 l’Université des Va-Nu-Pieds, the Barefoot College, pour rendre accessible aux plus démunis l’apprentissage sous toutes ses formes (médecine, ingénierie, lecture et écriture, couture…) sur le principe « learning while doing » (on apprend en faisant). L’objectif évident est l’autosuffisance et l’autonomie des communautés pauvres qui ne peuvent pas compter sur les pouvoirs publiques. A Tilonia au Rajasthan, Sanjit « Bunker » Roy cuisine un véritable mille-feuille éducatif unique au monde : une couche de cours du soir pour les femmes, une couche d’école pour les filles, une couche de stages longues durée pour entrepreneurs et artisans ruraux en herbe. La plupart des étudiants de tous âges s’avèrent être… des femmes ou des filles, que Sanjit Roy considère comme « les chevilles de la communauté et plus enclines que les hommes, une fois retournées dans leur campagnes, à partager et diffuser leur savoir nouvellement acquis avec leurs concitoyens ».

Pour faire vite, vous êtes illettré mais motivé ? Hop, une petite formation riquiqui et vous devenez… dentiste, tisseur, architecte, technicien hydraulique, menuisier, enseignant… Concrètement, vous apprenez à monter un système d’irrigation pour vos champs, à lire ou à écrire pour enseigner aux enfants, vous vous familiarisez avec les gestes médicaux de base afin d’ouvrir un dispensaire dans votre village etc. La contrepartie : en dehors des heures de cours, vous participez à améliorer et agrandir le Campus de l’Université, qui fonctionne à 100% à l’énergie solaire et dont les bâtiments, les manuels scolaires et les équipements ont tous été fabriqués par les apprentis.

Université des Va-Nu-Pieds et son manuel d'ingénierie solaire, 100% photos et zéro texte ! Unique au monde.

Manuel d’ingénierie solaire pour Va-Nu-Pieds, 100% photos et zéro texte ! Unique au monde.

Campus solaire, Université des Va-Nu-Pieds : des femmes apprenties-ingénieurs en panneaux solaires !

Campus solaire, Université des Va-Nu-Pieds : des femmes apprenties-ingénieurs en panneaux solaires !

Avec 3 millions d’étudiants de 37 nationalités depuis sa création, l’Université des Va-Nu-Pieds demeure joyeusement ambitieuse et emploie ses deniers (2,5 millions de $ par an) dans des projets pour lesquels pas un investisseur occidental ne parierait ses miles Air France. Il faut dire qu’avec son nom de boxer (alors qu’il a été champion de squash), Sanjit « Bunker » Roy incarne le franc tireur des entrepreneurs sociaux, sans peur et à la modestie pétaradante. Son dernier coup ? Utiliser la lumière du soleil, une denrée inépuisable, gratuite et disponible, via un programme spécial va-nu-pieds pour apprendre à fabriquer des panneaux solaires lors d’une formation de 6 mois, réservée aux femmes. Pendant que l’Europe et la Chine s’écharpent à coups de tarifs douaniers et de haute-diplomatie pour protéger leur industrie du panneau solaire, Sanjit Roy se marre : des centaines de femmes dans les régions les moins riches du monde savent désormais concevoir toutes seules des panneaux solaires pour alimenter en électricité les coins les plus reculés et les moins servis par la technologie, à savoir… leur bled. Cette énergie solaire, non polluante, durable et gratuite, leur permet notamment l’utilisation de téléphones portables et alimente aussi le four collectif, la pompe à eau, des machines agricoles, appareils médicaux, ordinateurs selon les ressources des communautés. Et il faut voir le Campus Solaire ! Des camerounaises, mexicaines, indiennes et autres studieusement absorbées devant leur établis, entourées de circuits électriques et de petits câbles qu’elles apprennent à souder et à agencer. Elles n’en reviennent pas elles-mêmes ! Dès leur arrivée, elles apprivoisent la langue des signes pour communiquer entre elles et se filer des tuyaux ; une fois la formation terminée, elles repartent avec un manuel technique entièrement réalisé avec des photos, sans texte.

Femmes construisant un panneau solaire (Inde).

Femmes construisant un panneau solaire (Inde).

Loin des effets d’annonce, ce programme éclaire désormais 1 000 villages (35 000 maisons) en panneaux solaires faits-main et représente une économie d’argent et de pollution de 4,6 millions de litres de kérosène (chiffres 2010, Schwab Foundation for Social Entrepreneurship). Bardé de prix et de titres ronflants, Sanjit « Bunker » Roy regarde surtout avec dévotion la dédicace du Dalaï Lama dans son bureau, suite à sa visite sur le Campus. Et le Guardian l’a nommé récemment « un des 50 écolos qui peuvent sauver la planète ».

Panneau solaire construit et installé dans un village par les habitantes, alimentant le four collectif.

Panneau solaire construit et installé dans un village d’Afrique par les habitantes, alimentant le four collectif.

Les Thomas Edison du XXIème siècle sont d’une autre trempe, n’est-ce pas ! Si vous avez une vieille maison à éclairer, un appartement sous les toits, un bateau ou une tente de camping, n’oubliez pas la Moser Light. Pour apprendre, c’est ici.

Sinon, pour l’équivalent occidental de l’Université des Va-Nu-Pieds… hum… voyons… Pôle Emploi ?

Sources :

Le projet MyShelter Foundation et entretien en 2013 avec Illac Diaz : http://aliteroflight.org/

http://www.the9billion.com/2013/08/25/liter-of-light-aiming-to-bring-light-to-a-million-homes-in-need/

L’Université des Va-Nu-Pieds : http://www.barefootcollege.org/

http://www.theguardian.com/global-development/2011/jun/24/india-barefoot-college-solar-power-training

ARUNACHALAM MURUGANANTHAM ? ROI DU TAMPON LOW COST !

Arunachalam Muruganantham ? King of the tampon !

Ce n’est ni le nom d’une araignée tropicale ni celui d’un poisson des abysses. Ce nom est celui d’un inventeur qui a coupé le sifflet à sa famille et ses voisins, qui a collé le blues aux industriels et aux hommes politiques et mit une droite au fatalisme et à la superstition. C’est le nom compliqué d’un homme dont l’invention simple a crée des milliers d’emplois et éradiqué de nombreuses maladies, au prix de situations rocambolesques voire embarrassantes qu’il raconte allègrement avec un humour de Monthy Python.

Mais qu’a-t-il inventé me demandez-vous ? La cigarette écologique ? La multiplication spontanée du hamburger ? Une appli de drague pour citadins qui marche vraiment ? Mais qui est ce monsieur, sérieusement ?

Arunachalam Muruganantham porte un titre unique dans l’histoire des hommes : il est le roi du tampon et son sceptre est… la serviette hygiénique low-cost. Découvrir son parcours donnera, même aux plus coriaces je le sais, des frissons derrière les cuisses.

Un jour de 1998, peu après son mariage avec Shanthi à Coimbatore en Inde, Arunachalam la surprend des chiffons répugnants à la main, qu’elle tente de dissimuler sous ses jupes. Intrigué, Arunachalam lui demande ce qu’elle fabrique et la réponse gênée de sa femme le glace : ces chiffons lui servent à absorber tant bien que mal le sang pendant ses règles. Arunachalam lui demande alors pourquoi elle n’achète pas des serviettes hygiéniques, car ces chiffons sont si sales et abîmés qu’il ne les utiliserait « même pas pour nettoyer son scooter ». La réponse le glace encore plus : « si j’achète des serviettes hygiéniques, il n’y aura plus d’argent pour acheter du lait. »

Exemples de serviettes hygiéniques low cost : les ateliers sont libres de les emballer à leur façon et trouve leur nom de marque.

Exemples de serviettes hygiéniques low cost : les ateliers sont libres de les emballer à leur façon et trouve leur nom de marque.

De fait, leur ménage est pauvre. Les serviettes hygiéniques industrielles, délivrées par les Procter & Gamble et autres multinationales américaines, coûtent si cher que seules 12% des femmes en Inde ont les moyens de les utiliser (chiffre du gouvernement indien, d’après une étude AC Nielsen en 2011). Les autres ? Et bien chaque mois, elles se débrouillent avec les moyens du bord  qui donnent la nausée : boue, vieux journaux, feuilles sèches, cendres, chiffons jamais désinfectés… C’est pour cette raison que 70% des femmes indiennes connaissent des problèmes de santé plus ou moins graves (chiffres étude AC Nielsen) : infections vaginales et dermatologiques à répétition, qui génèrent souvent des complications, notamment lors des grossesses, voire l’infertilité. Pour chaque cycle de règles, donc chaque mois, il faudrait qu’une femme dépense 150 roupies en serviettes hygiéniques alors que le revenu moyen des « pauvres » est de 35 roupies par jour ! (360 millions de personnes vivent en-dessous du seuil de pauvreté selon les chiffres d’un rapport commandé par le précédent gouvernement à la Reserve Bank of India, soit 1/3 de la population, ce qui fait de l’Inde le pays qui a le plus de pauvres au mètre carré). C’est comme si, en France, il nous fallait dépenser 160€ pour des tampons chaque mois : à ce stade, nombre de femmes françaises au Smic n’auraient d’autre choix que les indiennes. L’équation est simple : nourrir sa famille ou assurer sa propre hygiène et sa santé.

Arunachalam est consterné. Il interroge les femmes de son entourage qui lui affirment user des mêmes techniques miséreuses puis se rend dans les épiceries constater le prix des serviettes. Et là, Arunachalam bascule : il décide de trouver un moyen de rendre accessible ces fichus outils à toutes les femmes. C’est là que ça se corse et que l’homme resplendit de folie.

Pendant 2 ans ½, il lui faut démystifier la serviette périodique : mazette, en quoi est-elle fabriquée ? Il tâte, cherche, découpe, assemble du coton de diverses manières et sollicite sa femme et ses sœurs pour les tester. Celles-ci refusent à grands cris, « ça ne se fait pas de parler de ça ! ». Il s’adresse alors à un groupe d’étudiantes en médecine, mais les tests ne sont pas probants car certaines jeunes femmes trichent par embarras : Aru, tu rêves, les règles, c’est la honte et les femmes sont impures pendant leur règles ! Tu exagères, mon petit bonhomme. De fait, les femmes pensent même qu’il utilise les serviettes usagées pour faire… de la magie ! Il n’y a qu’Aru pour trouver le sujet normal et digne d’études. Au bout de 18 mois, sa femme le quitte, inquiète de la santé mentale de son mari et imaginant que son projet lui sert de moyen pour faire des… rencontres . Ses amis le trouvent changé et commencent à l’éviter. Absorbé dans ses recherches, il réalise que ses tests ne pourront pas se faire avec l’aide de ses concitoyens, rebutés par les menstrues. Aru s’en tamponne et décide de tester ses prototypes lui-même grâce à un mécanisme digne d’un psychopathe : un vieux ballon transformé en poche remplie de sang de chèvre, fourni par un vieux copain devenu boucher, munie d’un tube qui va dans son slip et, quand elle est pressée, délivre le sang associé à un anticoagulant afin qu’il reste liquide plusieurs jours. Il vaque à ses occupations quotidiennes, tunné avec son pochon, son slip de femme (véridique !) et sa serviette hygiénique. Chaque jour, il récupère les serviettes usagées pour les étudier et les stocke dans une pièce chez lui. C’en est trop pour sa mère, qui le plaque à son tour. Les voisins du village le regardent d’un œil torve et l’accablent : considéré comme pervers ou pris par de mauvais esprits, il est obligé de quitter le village pour éviter le lynchage.

Buté et culotté, Arunachalam s’accroche mais la serviette hygiénique garde encore ses secrets. Son seul recours : soutirer quelques informations aux industriels, mais son anglais est mauvais. Contre une aide-ménagère ponctuelle, il s’adresse à un universitaire, bilingue, qui contacte pour lui ces grandes multinationales sous un faux prétexte (il se fait passer pour un producteur de coton qui veut changer de secteur et donner dans l’hygiène). Aru récupère enfin un échantillon de la matière première de son graal : c’est de la cellulose, dérivé du bois, et non pas du coton ! Avec cette nouvelle matière première dont il trouve un fournisseur local, sa serviette est prête, impeccable, absorbante et confortable, mais il faut maintenant la produire or une machine industrielle coûte plus de 400 000€. Damned.

Aru forme une coopérative de femmes, Inde.

Aru forme une coopérative de femmes, Inde.

Sans peur, ni du labeur ni de la féminité, et tout à son obsession, il travaille à construire sa propre machine. Travailleur manuel averti depuis l’âge de 14 ans, soudeur et débrouillard, il livre au bout de 4 ans ½ de rude mécanique la machine miracle : elle coûte 1000€, se livre en kit et il ne faut qu’une heure pour apprendre à la faire fonctionner. Quel talent ! Elle produit 2 serviettes par minute en 4 étapes : la cellulose est réduite en fins copeaux, puis compressée en tranches rectangulaires et enveloppée dans une fine toile de non-tissé, le tout est ensuite désinfectée par ultra-violet, sans produits chimiques (contrairement à celles produites par les industriels occidentaux, qui contiennent entre autres, sachez-le mesdames, de la dioxine, des pesticides et hydrocarbures). Chaque serviette coûte désormais 2 roupies au lieu de 10, ce qui en fait un produit accessible à la plupart des femmes.

Arunachalam Muruganantham peut crier victoire et espérer la fortune, mais non. 7 ans de labeur pour se priver d’une villa avec piscine, d’un private jet et d’une carte Amex ? Insensé. Le gaillard, fils de travailleurs pauvres, abandonne ses études à 14 ans en dépit de ses capacités. Suite à la mort accidentelle de son père, sa mère, ouvrière agricole et désormais veuve, gagne 1$ par jour pour subvenir aux besoins de ses 4 enfants, soit le prix d’un stylo bic ou le coût énergétique de 10 recherches sur Google. Pas de quoi nourrir les 4 oisillons, donc Aru doit travailler. Il développe un service de livraison de repas de midi dans des usines mais se fait piquer l’idée par un gros bras qui l’intimide et le pousse à arrêter. Il devient soudeur, vendeur de patates douces, réparateur de machines. Sa vie est marquée par l’idée que lorsque les pauvres ont accès aux bons outils pour travailler, ils peuvent vivre décemment de leur travail, par eux-mêmes. Son père était tisseur sur métier à tisser manuel malgré l’arrivée des machines mécaniques plus puissantes : cela suffisait pour mettre la nourriture sur la table et envoyer les enfants au collège.

atelier de fabrication, Inde.

Atelier de fabrication, Inde.

Le moteur de son invention est le projet social : alimenter la communauté pour la rendre auto-suffisante et l’aider à s’améliorer elle-même. Plutôt que de déposer un brevet et de vendre son idée aux sociétés marchandes contre royautés appétissantes, Arunachalam propose son projet aux communautés de femmes, les « ladies self help groups ». Le principe est simple : un groupe de villageoises souscrit un micro-crédit, achète la machine et la matière première, installe un atelier et embauche 4 ouvrières par machine, qui vivront de la vente des serviettes hygiéniques rendues accessibles à 3000 femmes de la communauté, ce qui permet de résorber une partie de leurs problèmes de santé. Des outils transparents (business plan, études de coûts etc) sont mis à disposition sur le site du projet pour faciliter la démarche des entrepreneuses : coûts d’installation, de production, capacités de fabrication, recrutement, prix de vente, marges dégagées. Les premiers pas s’avèrent difficiles et les nouvelles coopératives se heurtent aux superstitions et aux tabous religieux liés aux menstrues : beaucoup de femmes ne comprennent pas le lien entre protections féminines et santé. Il s’affilie alors avec des ONG pour développer un programme pédagogique, actif et patient, pour compléter le projet.

Jeunes filles dans une école équipée par la machine d'Aru - Ouganda.

Jeunes filles dans une école équipée par la machine d’Aru – Ouganda.

Peu à peu, les faits encouragent les initiatives locales : de petites fabriques essaiment dans le nord de l’Inde, des femmes sont conquises, des emplois sont crées, des programmes de santé pris en main par des villageoises désormais formées. Le bouche-à-oreille fait fureur et à ce jour, plus de 1300 villages indiens sont équipés le projet s’étend à plusieurs pays dont le Nigeria, l’Ouganda, le Bangladesh, le Népal, le Kenya…

AM lors de sa conférence (hilarante) TED en 2012.

À désormais 52 ans, Arunachalam Muruganantham respire : il a reconquis femme, mère et amis. Shanthi, sa compagne, s’engage maintenant dans la diffusion de la bonne parole, pour sensibiliser les jeunes filles, équiper les écoles et « rendre la fierté de la puberté aux femmes ». Aru est intervenu lors d’une conférence TED  puis a reçu le Prix national de l’innovation et fait partie des 100 personnalités incontournables du classement du Time 2014 aux côtés de Beyoncé. Serviettes sous le bras, il défend son projet « small is beautiful » et l’auto-suffisance des communautés pauvres dans le monde avec force blagues et anecdotes pas toujours flatteuses. Son influence a touché les plus hautes sphères de l’état et le gouvernement indien a lancé cette année une campagne nationale pour faciliter l’accès aux serviettes périodiques. Son nouveau combat ? Il le livre à Terrifique : « L’eau potable. Bientôt, les humains vont se battre pour l’eau potable et je veux contribuer à trouver des solutions pour préserver une terre saine pour l’agriculture et l’accès à l’eau pour tous ». Aruuu ! Heu… hourraaa !

En attendant, chères compatriotes, protégez-vous sainement car Aru n’a pas encore débarqué dans notre beau pays : les serviettes et tampons sans cochonneries, c’est ici, disponibles dans tous les magasins bio de France. Il y a 33800 jours de règles dans la vie d’une femme.  Évitons que pesticides et produits toxiques perturbent cet endroit sensible du corps : le vagin, ça se respecte, isn’t it ?

Sources :

Entretien avec Aru. Jayaashree Industries, la société de Mr Muruganantham : http://newinventions.in/index.aspx

Un article du Guardian qui date de 2012, c’est là que j’ai découvert le monsieur :

http://www.theguardian.com/lifeandstyle/2012/jan/22/sanitary-towels-india-cheap-manufacture

Sa conférence TED, à regarder si vous avez 9 minutes devant vous, car impayable !

https://www.ted.com/talks/arunachalam_muruganantham_how_i_started_a_sanitary_napkin_revolution

Indian Times :

http://articles.economictimes.indiatimes.com/2012-01-18/news/30639078_1_sanitary-napkins-rags-menstruating-women